Coordination, applications de suivi médical et EHPAD : une cohabitation réellement possible ?

09/08/2025

Une multiplication inédite des outils en santé : état des lieux

Depuis une décennie, le secteur médico-social a vu émerger une diversité remarquable d’outils numériques : plateformes de coordination, logiciels de dossier patient informatisé (DPI), applications de suivi de traitement ou encore solutions de télémédecine. Cette effervescence, favorisée par la volonté d’améliorer l’organisation des soins et le partage d’informations, se heurte aujourd’hui à une question cruciale : ces outils peuvent-ils véritablement communiquer entre eux au bénéfice des résidents, des soignants et des gestionnaires ?

En 2023, selon la DREES, près de 80 % des EHPAD étaient déjà équipés d’un logiciel de gestion médicale ou de coordination, mais moins de 45 % de ces établissements estimaient que leurs différents outils communiquaient efficacement entre eux (source : DREES, enquête EHPA 2023).

Comprendre les plateformes de coordination et leur rôle clé

Les plateformes de coordination (type ViaTrajectoire, Omnidoc, Terr-eSanté, etc.) facilitent l’orientation des patients, la planification des interventions et la communication interprofessionnelle. Elles ciblent particulièrement les parcours complexes : hospitalisation à domicile, équipes mobiles, EHPAD, résidence services… Leur adoption grandissante s’explique par leur capacité à centraliser la coordination, à estomper les ruptures d’accompagnement et à structurer le lien entre établissements et acteurs de ville.

  • Exemple : la plateforme ViaTrajectoire accompagne chaque année plus de 750 000 usagers dans leur demande de prise en charge médico-sociale ou sanitaire en France (source : ARS Auvergne-Rhône-Alpes).
  • Exemple : Terr-eSanté relie plus de 6 000 professionnels franciliens autour de la coordination du parcours pour des patients polypathologiques (source : GRADeS Île-de-France).

Des outils métiers à la carte : DPI, applications de suivi, dossiers partagés

En parallèle, chaque établissement utilise aussi plusieurs solutions complémentaires :

  • Dossier Patient Informatisé (DPI) : cœur du suivi médical et paramédical (ex. Netsoins, Titan, Evry, etc.)
  • Applications de télésuivi (pour la prise de constantes, la surveillance des traitements ou des troubles cognitifs)
  • Agenda de soins, outils de liaison familles/proches aidants, logiciels de facturation, etc.

Cette pluralité répond aux besoins spécifiques des structures, mais multiplie aussi les risques de doubles saisies, d’omissions de données et d’usure professionnelle.

Interopérabilité : la clé difficile mais indispensable

Le terme d’interopérabilité revient systématiquement lorsqu’on aborde la question de la coexistence entre plateformes de coordination et autres outils numériques. Il s’agit de la capacité des différents logiciels à échanger et exploiter mutuellement des données de façon sécurisée et fluide, au service du parcours de soin.

  • Interopérabilité technique : compatibilité des formats et protocoles d’échange (HL7, FHIR, DMP, etc.).
  • Interopérabilité sémantique : homogénéisation du sens des informations partagées (ex. codification des diagnostics, des traitements…)
  • Interopérabilité organisationnelle : adaptation des processus métiers pour intégrer ces flux numériques.

Selon le rapport de la Cour des Comptes de mars 2024 sur le numérique en santé, la fragmentation du paysage applicatif nuit aujourd’hui à l’efficacité : « Seulement 30 % des DPI utilisés en EHPAD sont en capacité de s’interfacer automatiquement avec les plateformes territoriales ou le DMP national ».

Les freins concrets à la compatibilité

  • Absence de connecteurs standards : De nombreux éditeurs privilégient encore des formats propriétaires ou semi-ouverts, ralentissant la connexion avec d’autres outils.
  • Coût et délais d’intégration : Développer et maintenir des API robustes nécessite des investissements, en argent comme en temps, rarement anticipés lors du choix initial d’un logiciel.
  • Complexité des usages : Même techniquement possibles, les connexions restent parfois peu utilisées ou mal exploitées faute de formation adaptée.

Quand la compatibilité fonctionne : réussites et usages sur le terrain

Certaines initiatives illustrent néanmoins que la compatibilité n’est pas un mythe. Quelques exemples permettent de mesurer l’apport concret de ces interconnexions :

  • Projets Territoire de Soins Numérique (TSN) : sur les territoires pilotes (Bourgogne, Ile-de-France, etc.), les plateformes de coordination sont interfacées au DPI des établissements et au Dossier Médical Partagé (DMP), permettant un pré-remplissage automatisé des synthèses de sortie d’hospitalisation. Résultat : 20 % de temps gagné pour les IDEC et une réduction de 35 % des omissions d’informations médicales lors des transmissions (source : DGOS, rapport TSN 2021).
  • DPI Evry & Terr-eSanté (Île-de-France) : les établissements équipés du DPI Evry bénéficient grâce à l’API Terr-eSanté d’une récupération automatique de la liste des professionnels en charge du résident, et d’une notification directe des alertes de coordination (ex. hospitalisation, modification de traitement).

Au-delà de ces exemples, les expériences restent toutefois disparates. Les établissements pionniers évoquent régulièrement deux conditions au succès : une implication forte de la direction (pour piloter la conduite du changement) et une veille constante sur les évolutions réglementaires, telles que les référentiels de la doctrine du numérique en santé (Agence du Numérique en Santé).

RGPD, hébergement et sécurité : compatibilité ne veut pas dire risque

La mutualisation des données médicales pose des questions légitimes de confidentialité et de sécurité. L’interconnexion entre plateformes impose :

  • Un hébergement HDS (données de santé à caractère personnel, voir l’ANS pour la liste des hébergeurs agréés)
  • Le respect du règlement RGPD quant au consentement et à la traçabilité des accès
  • Des protocoles d’authentification forte (Pro Santé Connect, carte CPS, etc.) pour garantir l’accès réservé aux professionnels légitimes

Une enquête de 2022 conduite par l’Anap indique que 84 % des responsables de structures médico-sociales estiment avoir progressé dans la sécurisation des échanges, mais que le partage d’information reste bridé par la peur d’une faille imputable à la multiplication des connexions.

Vers une compatibilité systématique : tendances et perspectives

Face à ces enjeux, les institutions nationales accélèrent la standardisation. 2024 marque une étape cruciale :

  • Généralisation du cadre Ségur Numérique et de la doctrine du Référentiel d’interopérabilité en santé (CI-SIS)
  • Subventions conditionnées à la compatibilité entre logiciels (70 % des dispositifs Ségur financent désormais l’adaptation des DPI et plateformes pour intégrer le DMP et Mon Espace Santé)
  • Courant émergent des plateformes « hub », véritables connecteurs agnostiques capables de synchroniser plusieurs outils métiers en un point d’accès unique (ex. solutions comme Synapse Medicine, Maincare, etc.)

Le prochain défi : garantir que la compatibilité ne soit plus une option, mais un prérequis à toute nouvelle acquisition de logiciel en établissement. À terme, cette démarche favorisera l’innovation, l’agilité, une meilleure prise en charge des résidents et surtout la simplification des tâches des soignants.

Pour aller plus loin : choix d’outils compatibles et évaluation qualité

Avant toute décision d’achat ou de renouvellement de solution numérique, il est conseillé de :

  • Consulter les référencements Ségur et les labels délivrés par l’ANS
  • Demander la liste des connecteurs et API nativement pris en charge par l’éditeur
  • Impliquer les utilisateurs terrain dans la sélection, car l’usage réel révèle parfois des limites inédites
  • Prévoir (et budgéter) la maintenance continue des interfaces pour suivre les évolutions réglementaires ou besoins métier

Les dispositifs lancés par la CNSA (Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie) ou la HAS (Haute Autorité de Santé) sont également de bons repères de maturité et de conformité.

Cap sur l’usager : compatibilité et bénéfices pour le résident et ses proches

S’il fallait retenir un point d’attention, ce serait l’impact concret sur le résident et ses aidants : une compatibilité aboutie entre plateformes de coordination et outils de suivi médical permet :

  • Un parcours de soins fluidifié (moins de pertes d’informations et plus de réactivité lors des hospitalisations ou urgences)
  • Une baisse de la charge administrative pour les équipes (et donc plus de temps pour l’accompagnement humain)
  • Un meilleur lien avec la famille, qui peut être conviée plus facilement aux échanges multidisciplinaires, recevoir des notifications automatiques et consulter un suivi partagé avec accord du résident
  • Une réduction des risques médicaux liés à la fragmentation des données

La mise en réseau des acteurs par le numérique n’est donc une réussite que si elle s’accompagne d’une vraie compatibilité entre outils, pensée interface par interface, usage par usage.

Pour conclure… de nouveaux chantiers déjà lancés

L’écosystème numérique des EHPAD et résidences seniors progresse dans la voie d’une coordination outillée, mais il reste perfectible. Les avancées du cadre Ségur et la généralisation des API ouvertes sont porteuses d’espoir : dans les trois ans, la quasi-totalité des outils devront être capables de parler le même langage pour garantir la cohérence du parcours de soin.

L’avenir appartient aux établissements et éditeurs capables de co-construire, dès aujourd’hui, des solutions compatibles évolutives, taillées sur mesure pour les besoins du terrain comme pour l’exigence réglementaire – sans jamais perdre de vue la finalité : le bien-être du résident.

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