Réinventer le dialogue en EHPAD : plateformes numériques au service d’une coordination renforcée

19/07/2025

Un besoin de communication devenu critique en EHPAD

L’organisation des soins en EHPAD implique une multiplicité d’acteurs : médecins coordonnateurs, médecins traitants, équipes soignantes et de nuit, psychologues, kinésithérapeutes – sans oublier les proches aidants. Cette diversité d’intervenants multiplie les échanges, mais complexifie la coordination des parcours de soins. Selon une étude menée en 2021 par la DRESS, près de 60% des EHPAD déplorent des difficultés de communication entre professionnels extérieurs (médecins traitants notamment) et équipes internes, sources d’erreurs médicamenteuses ou de retards de prise en charge (DRESS, 2022).

Jusqu’à récemment, la transmission des informations passait encore massivement par les outils traditionnels : cahiers de liaison, appels téléphoniques, messageries non sécurisées ou même post-it au poste de soins. À l’heure de l’instantanéité, ces processus exposent à la perte d’information critique et génèrent un stress pour les professionnels.

Plateformes collaboratives : que recouvrent-elles exactement ?

Il s’agit de solutions numériques accessibles sur ordinateur, tablette ou smartphone, centralisant le dossier du résident et favorisant un échange sécurisé entre les professionnels de santé et les aidants autorisés. Des exemples de ces plateformes : Hoppen, Exolis (parfois déployées avec le Dossier Patient Informatisé, DPI), ou encore la messagerie sécurisée MSSanté intégrée à certains logiciels métiers. Leur vocation : fluidifier la circulation des informations médicales, paramédicales et sociales tout en assurant leur confidentialité.

Un socle commun d’informations, une traçabilité partagée

Première avancée majeure : tous les professionnels retrouvent en temps réel l’ensemble du dossier résident – prescriptions, plans de soins, fiches de suivi, comptes rendus d’hospitalisation, courbes biologiques, interventions paramédicales… Cette mutualisation limite la redondance, les oublis et permet à chacun d’intervenir avec toutes les clés en main. On estime selon le GCS Esprit (Groupement de Coopération Sanitaire) que l’adoption d’une plateforme commune permet de diviser par deux le temps consacré à la recopie d’informations entre services (esante.gouv.fr, 2022).

  • Traçabilité immédiate : chaque action saisie (injections, consultations, retours d’examens) est datée, archivée et accessible en un clic à l’équipe autorisée.
  • Alertes automatiques : en cas d’anomalie (chute signalée, changement de traitement, résultat critique), la plateforme prévient les intervenants concernés.

L’impact concrèt sur la relation entre soignants et médecins

La plateforme devient un « carnet de santé » numérique, auquel médecins coordonnateurs et traitants accèdent pour :

  • Consulter l’historique des interventions et adapter leurs prescriptions sans attente d’un « compte rendu » papier.
  • Echanger des messages sécurisés avec l’équipe infirmière pour réagir à une évolution du résident.
  • Programmer, reporter ou suivre la réalisation des actes médicaux, notamment en coordination avec les services extérieurs (laboratoires, kinésithérapeutes).

Une étude menée dans le cadre du projet OSIRIS en Nouvelle-Aquitaine (2022) a montré que 88% des médecins utilisateurs d’une plateforme partagée ont pu diminuer d’au moins 30% les appels téléphoniques et les sollicitations répétitives, au profit d’un temps médical recentré sur le résident (Source).

La transparence au bénéfice des familles et des aidants

L’un des apports souvent sous-estimés des plateformes numériques en EHPAD tient à la place nouvelle offerte aux aidants. L’accès facilité au circuit d’informations (sous réserve d’autorisation du résident ou de son représentant légal) permet aux familles avec une interface dédiée d’être tenues au courant :

  • des dernières visites médicales ou paramédicales,
  • des modifications importantes du projet de soins,
  • de la survenue d’incidents (avec accompagnement pédagogique),
  • du compte-rendu d’activités quotidiennes lorsque l’EHPAD le choisit,
  • des modalités de contact avec l’équipe référente (messagerie interne, prise de rendez-vous).

Cela permet de répondre à la problématique pointée en 2022 par la Fédération Française des Aidants, selon laquelle plus d’un tiers des familles se plaignaient « d’un manque d’informations, d’un sentiment d’isolement et d’inquiétude sur ce que vit leur proche » (aidants.fr).

Zoom sur des fonctionnalités innovantes

Au-delà du simple partage de documents, certaines plateformes introduisent des usages avancés :

  • Chat sécurisé instantané entre tous les professionnels, archivage automatique dans le dossier.
  • Gestion collaborative du plan de soins avec workflow de validation.
  • Alertes intelligentes, par exemple si une prescription médicamenteuse nécessite un suivi rapproché (fonctions de Clinical Decision Support – CDS).
  • Historisation des échanges avec les familles, facilitant la prise en charge en cas de changement d’équipe.

La demi-journée gagnée chaque semaine par certaines équipes (retour partagé lors des Rencontres Nationales FNAQPA 2023) se traduit concrètement en temps dégagé pour l’accompagnement humain.

Barrières et leviers : ce qui freine ou favorise l’adoption

Principaux obstacles relevés sur le terrain :

  1. L’hétérogénéité des systèmes d’informations entre EHPAD et professionnels de ville (médecins libéraux).
  2. Le manque de formation initiale ou continue à l’outil : plus d’un quart des soignants craignent la surcharge administrative, surtout s’ils ne maîtrisent pas l’informatique (DREES, 2022).
  3. La gestion de la confidentialité et des habilitations, partie prenante du RGPD.
  4. Des résistances culturelles : crainte de perdre la relation directe au profit du « tout-écran ».

Les leviers les plus efficaces observés :

  • Un accompagnement personnalisé au changement et la désignation d’« ambassadeurs numériques » internes.
  • L’interfaçage automatique avec les autres outils (logiciels de planification, de paie, etc.), évitant la double saisie.
  • L’implication précoce des familles dans le projet pour lever les inquiétudes et impliquer positivement les aidants.
  • La co-construction avec les utilisateurs pour faire remonter les besoins réels du terrain.

Des exemples parlants : retours d’expérience

À Montpellier, au sein d’un EHPAD mutualiste (source : conférence TIC Santé 2023), l’introduction d’une plateforme collaborative a permis :

  • de réduire de 47% les oublis de transmissions entre infirmiers lors des relèves,
  • de diminuer le nombre d’événements indésirables évitables (EIE), signalés par l’ARS, de 15% en un an,
  • d’augmenter la satisfaction des familles : 92% se disent mieux informées contre 61% avant la numérisation.

Par ailleurs, une étude menée en 2023 au sein d’EHPAD du groupe Korian (publication interne, résumée dans L’Usine Digitale) signale une amélioration du temps moyen de réponse – passant d’environ 48h à moins de 12h pour une question posée par une famille via la plateforme.

Intégration au SI et enjeux pour demain

L’efficacité d’une plateforme numérique reste conditionnée à son intégration réelle dans le système d’information de l’EHPAD et à la compatibilité interlogicielle (interopérabilité). Avec le déploiement du Dossier Médical Partagé (DMP) et des « carnets de liaison numériques », la tendance est à l'ouverture vers les professionnels de santé extérieurs et la coordination ville-hôpital. Le programme national Ma Santé 2022 encourage cette transversalité.

  • L’objectif fixé : que 100% des EHPAD disposent d’un dossier informatisé et d’une gestion numérisée des échanges d’ici 2025 (gouvernement.fr, 2023).
  • L’essor de l’intelligence artificielle (IA), déjà expérimentée dans la détection précoce des risques et l’automatisation des alertes, laisse entrevoir une progression continue du « temps réellement passé auprès du résident ».

Redonner sens et visibilité au soin en EHPAD

Au-delà de la performance, l’adoption de plateformes numériques en EHPAD est en train de redéfinir le rapport de confiance entre les différents acteurs du soin. Les professionnels gagnent en capacité d’action, la traçabilité évite les justifications stériles, et les familles trouvent leur juste place dans la prise en charge globale. Alors que l’attractivité des métiers du soin est soumise à rude épreuve, tout gain de temps, tout allègement des circuits de communication, contribue à replacer l’humain au cœur de la dynamique collective. Une révolution douce mais décisive.

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