Dossier médical électronique en EHPAD : respecter la loi, garantir la confiance

14/09/2025

L’essor du dossier médical électronique en EHPAD : un contexte encadré

La transformation digitale des EHPAD ne s’accompagne pas seulement d’innovations technologiques : elle accélère aussi l’évolution du cadre juridique. En 2022, près de 8 résidences médicalisées sur 10 disposaient d’une solution de dossier médical informatisé (DREES), contre 52 % seulement dix ans plus tôt.

L’objectif : garantir la continuité des soins, optimiser le suivi pluridisciplinaire et renforcer la traçabilité des décisions médicales. Mais la dématérialisation implique de nouvelles vulnérabilités (cybersécurité, fuite de données) et de nouvelles obligations. Celles-ci sont principalement fixées par le Code de la santé publique, le RGPD, la loi « Informatique et Libertés » et des référentiels sectoriels (HAS, ANSSI, CNIL).

  • Cadre juridique : articles L. 1111-8, L.1111-7 et L.1112-1 du Code de la santé publique
  • Protection des données : Règlement général sur la protection des données (RGPD)
  • Homologations logicielles : Référentiel de certification pour les logiciels Dossier Patient Informatisé (DPI), publication HAS

Le contenu : que doit obligatoirement comporter le DME en EHPAD ?

La réglementation impose un contenu structuré pour garantir la qualité des soins et la sécurité des résidents. Les éléments suivants doivent figurer systématiquement dans chaque dossier médical, quel que soit le support :

  • Identité du résident et informations administratives (nom, prénom, date de naissance, etc.)
  • Données médicales essentielles : antécédents, allergies, diagnostics posés, traitements en cours
  • Prescriptions médicales et paramédicales
  • Rapports d’hospitalisation, lettres de sortie, observations des médecins, bilans infirmiers
  • Résultats d’examens (laboratoire, imagerie, etc.)
  • Comptes-rendus d’actes infirmiers et pluridisciplinaires
  • Trace des consentements recueillis du résident ou de ses représentants légaux
  • Notations sur la vie quotidienne si elles impactent la santé (développement d’escarres, troubles du comportement, etc.)

La numérisation du dossier n’autorise aucune omission. Même les soins courants ou actes réalisés en urgence doivent figurer dans le DME pour satisfaire l’exigence de traçabilité (Conseil d’État, 21 oct. 2013 : n°355386).

Accès, confidentialité et partage du dossier : principes et responsabilités

La confidentialité n’est pas qu’une bonne pratique, c’est une obligation légale lourde de conséquences. La loi interdit toute consultation, modification ou transmission du DME hors du strict cadre professionnel nécessaire à la prise en charge.

Qui peut accéder au dossier ?

  • Les membres de l’équipe soignante impliqués dans le suivi du résident (médecins, infirmiers, aides-soignants responsables du plan de soin, psychologues…)
  • Le résident lui-même, ou son représentant légal
  • Uniquement, sur justification médicale, d’autres professionnels de santé extérieurs (médecin traitant, spécialistes…) via les outils d’interopérabilité (Dossier Médical Partagé, MSSanté…)

L’accès doit respecter le principe du « besoin d’en connaître » : chaque utilisateur ne peut consulter que ce qui est strictement nécessaire à son intervention. La gestion de ces accès doit être traçable, l’EHPAD devant pouvoir prouver à tout moment qu’il maîtrise les droits d’accès.

Confidentialité et devoir d’information

  • Information du résident : chaque personne hébergée doit recevoir une information claire sur l’existence, le fonctionnement et l’exploitation de son DME, y compris sur la possibilité de s’opposer à certains partages de données conformément au droit d’opposition (art. 21 RGPD).
  • Secret médical : tout partage d’information doit être soumis au secret professionnel, sauf exceptions légales. La CNIL rappelle qu’aucune donnée ne doit transiter sur des supports ou réseaux privés non protégés.

Même en cas d’accompagnement par un proche, seul le résident ou son représentant légal bénéficie d’un droit d’accès direct au dossier. Les familles n’ont qu’un droit d’information, pas d’accès automatique.

Sécurisation, hébergement et traçabilité : quelles exigences pour les DME ?

L’hébergement des données de santé à caractère personnel est soumis à un régime d’agrément strict. En France, les DME doivent être stockés sur des serveurs certifiés « Hébergement de Données de Santé » (HDS), référencés par l’Agence du Numérique en Santé (ANS).

  • Obligation de recourir à un prestataire agréé HDS pour toute externalisation
  • Auditabilité et traçabilité des accès et des modifications sur le dossier : des journaux de connexion doivent être conservés
  • Mise en œuvre de dispositifs de sécurité : chiffrement des données, double authentification des utilisateurs, sauvegardes régulières

Les autorités compétentes (ARS, CNIL, Ministère) peuvent contrôler à tout moment la conformité des procédures, la robustesse des solutions et le respect des obligations.

Selon la Fédération Syntec Numérique et l’ANS, en 2023, près de 15 % des établissements médico-sociaux ont signalé une exposition à des attaques informatiques – un chiffre en hausse depuis la généralisation du DME.

Conservation et archivage des dossiers : une obligation de longue durée

Le Code de la santé publique est formel : le dossier médical des résidents d’EHPAD doit être conservé au minimum pendant 20 ans à compter de la date du dernier séjour ou de la dernière consultation (article R.1112-7). Ce délai va bien au-delà de la durée effective de présence du résident en établissement.

  • En cas de décès, le dossier doit également être conservé pendant 10 ans au moins, à compter de la date du décès.
  • En cas de procédure judiciaire, la durée peut être prolongée jusqu’à l’issue des recours ou notamment en cas de réclamation d’un ayant droit.

L’archivage numérique doit garantir l’intégrité, l’authenticité, la lisibilité et la disponibilité de chaque document, selon la norme NF Z42-013 (archivage électronique). Il est interdit de « purger » un dossier avant le terme légal, sous peine de sanctions pénales.

Il existe parallèlement des recommandations sur la destruction physique ou numérique des données à l’issue de la durée légale, notamment pour prévenir tout risque de fuite d’information (ANSSI, 2022).

Droits de la personne hébergée et demandes d’accès au DME

Tout résident (ou, en cas d’incapacité, son représentant légal) dispose d’un droit permanent d’accès à son dossier médical. Depuis la loi du 4 mars 2002 (« droit des patients »), le délai de transmission ne peut excéder 8 jours (dossiers récents), voire deux mois pour les informations datant de plus de 5 ans. L’accès est gratuit et peut être conditionné à une identification rigoureuse.

  • Le résident peut obtenir tout ou partie des informations, y compris dans un format électronique sécurisé.
  • En cas d’erreur ou de contestation, il peut exiger rectification ou annotation du dossier.
  • Le refus d’accès ne peut être opposé qu’en cas de risques médicaux graves explicitement motivés par le médecin.

Les établissements sont tenus de conserver la preuve de la remise du dossier en cas de demande satisfait ou d’un justificatif de refus motivé.

Un baromètre de la CNIL a mis en avant en 2023 une hausse de plus de 18 % des recours portant sur l’accès aux dossiers médicaux dans les structures médico-sociales (CNIL). Cette tendance souligne l’importance de la formalisation des procédures d’accès et du suivi des demandes.

Sanctions et contrôles : des risques à ne pas sous-estimer

Le non-respect de la législation expose l’EHPAD à une palette de sanctions, croissantes depuis l’entrée en vigueur du RGPD. Les contrôles sont réalisés par l’ARS, la CNIL ou, en cas de négligence grave, le procureur de la République.

  • Sanctions administratives : avertissement, injonction de mise en conformité, fermeture temporaire de l’établissement ou suspension d’activité dans les cas les plus graves
  • Sanctions civiles : condamnations à des indemnités en cas de fuite de données sensibles (plusieurs jugements favorables aux résidents ou familles, voir TJ Paris 2022)
  • Sanctions pénales : amende pouvant atteindre 1,5 million d’euros (article 226-16 du Code pénal), voire peine privative de liberté
  • Sanctions RGPD : amende jusqu’à 4 % du chiffre d’affaires mondial de l’établissement ou du prestataire en cas de manquement majeur.

Rappel : une enquête de la CNIL réalisée auprès de 320 établissements en 2022 a relevé que 27 % des EHPAD inspectés n’avaient pas validé le statut HDS de leur prestataire de DME et 15 % n’assuraient pas de suivi documenté des accès. Les sanctions administratives dans ces cas ne sont donc plus théoriques (CNIL).

Mettre la conformité au service de la qualité : démarches recommandées

Plus que jamais, la conformité des dossiers médicaux électroniques devient une composante de la qualité globale. Les EHPAD les plus avancés intègrent un référent « données » ou « DPO » (Data Protection Officer), élaborent un plan annuel de contrôle des accès, réalisent des audits réguliers du logiciel et forment l’ensemble du personnel aux enjeux du numérique en santé.

Quelques axes d’action concrets :

  • Formaliser un registre des accès et un protocole de gestion des habilitations
  • Informer systématiquement chaque nouveau résident et famille sur le fonctionnement du DME
  • S’assurer régulièrement du niveau de conformité du prestataire de logiciel et de l’infogérance (attestation HDS à jour, test de restauration des sauvegardes…)
  • Programmer une revue annuelle des droits d’accès et procéder sans délai à la désactivation des comptes inactifs
  • Évaluer le niveau d’acceptabilité et les besoins spécifiques auprès des équipes pluridisciplinaires, pour placer le DME comme un outil de coordination, pas une contrainte

À l’heure où la confiance numérique devient le socle de la relation soignant-résident, renforcer la conformité, c’est répondre à la double exigence d’éthique et d’efficacité attendue par le secteur.

Pour approfondir ce sujet, consulter les référentiels officiels : HAS, CNIL, ANS, ainsi que les retours terrains du Réseau Francophone des Responsables Qualité en EHPAD.

En savoir plus à ce sujet :