Faciliter le lien familles-soignants grâce au dossier médical partagé : leviers et retours pratiques

04/09/2025

Le dossier médical partagé : catalyseur d’un nouveau partenariat autour du senior

Impliquer les familles dans le suivi du parcours de soin constitue depuis plusieurs années un axe fort des politiques de santé, en particulier dans le champ gérontologique. Parmi les outils majeurs de cette ouverture : le dossier médical partagé (DMP). Sa généralisation en France vise à offrir à chaque citoyen un espace numérique sécurisé regroupant l’ensemble de ses données santé, accessibles selon des droits clairement définis. Or, l'ouverture de cet accès aux familles, sous conditions, peut transformer le suivi des soins et le dialogue entre tous les acteurs.

Selon la CNIL et l’Assurance Maladie, au printemps 2024, ce sont plus de 13 millions de DMP qui étaient ouverts en France, dont une part significative dans le secteur gériatrique, suite à la montée en puissance du virage numérique des établissements. Si la procédure d’accès des aidants au DMP reste encadrée, elle constitue une avancée majeure pour la coordination et l’information partagée (source : Ameli.fr).

Pourquoi impliquer les familles dans le suivi des soins ?

Pour les seniors en situation de dépendance ou de vulnérabilité, la famille joue un rôle de vigie fondamentale. Mais trop souvent, elle reste en marge du circuit médical, recevant les informations « à la demande » ou au fil des visites, ce qui nuit à la fluidité du parcours. Or, les bénéfices d’une implication accrue sont majeurs :

  • Meilleure coordination des soins : Éviter les redites, consolider l'historique médical, permettre aux professionnels d’anticiper et d’adapter les prises en charge.
  • Renforcement de la confiance : Rassurer sur la qualité du suivi, valoriser la transparence des échanges, réduire les conflits ou incompréhensions sur les traitements en cours.
  • Partage de la décision médicale : Les proches aidants, informés en temps réel, sont mieux préparés à prendre des décisions partagées, notamment en cas de crise ou d’hospitalisation.
  • Prévention des situations à risque : Alertés rapidement, les membres de la famille peuvent signaler des changements d’état, un refus de soin ou une détérioration non perçue lors du passage des soignants.

Un rapport de 2022 du ministère de la Santé relevait que 71% des aidants familiaux souhaiteraient « pouvoir consulter simplement, grâce au numérique, les informations principales sur le suivi de leur proche en établissement » (source : DREES).

Quels accès permettent aujourd’hui le DMP et quelles sont les conditions ?

Depuis l’intégration du DMP au sein de Mon espace santé, chaque patient peut autoriser un ou plusieurs tiers de confiance à accéder à (tout ou partie de) ses documents : comptes rendus, ordonnances, calendrier des soins, et notes des professionnels (source : Service-public.fr, 2023).

Pour les familles de personnes âgées en perte d’autonomie, cette procédure passe le plus souvent par une procuration ou l’établissement d’un mandat explicite :

  • Personnes en capacité : consentement écrit ou paramétrage direct depuis l’espace numérique.
  • Personnes protégées (sous tutelle/curatelle) : droits accordés par le représentant légal.
  • En cas d’urgence ou d’hospitalisation : accès temporaire possible après accord du médecin référent.

Les proches concernés bénéficient alors d’un accès à un environnement sécurisé (double authentification et traçabilité des connexions), garantissant le respect du secret médical.

Concrètement, quels bénéfices pour les familles et les professionnels ?

Pour les familles : simplification et sérénité

  • Un point d’information unique : Consultation rapide des documents, sans dépendre systématiquement de la disponibilité du médecin ou de l’équipe soignante.
  • Des alertes personnalisables : Certains établissements paramètrent des notifications automatiques à chaque ajout de document (ex : nouvelle ordonnance ou compte rendu d’analyse).
  • Archivage et traçabilité : Finie la chasse aux documents papier : toutes les informations sont accessibles à la demande et peuvent être imprimées pour une hospitalisation ou un changement de structure.
  • Dialogue facilité : Mieux informés, les aidants posent des questions plus précises et participent activement aux réunions médicales.

Pour les professionnels de santé : meilleur partage, moins de tension

  • Gagner du temps : Beaucoup de questions récurrentes trouvent réponse dans le DMP, ce qui limite les appels ou les courriels.
  • Alerte sur les incohérences : Un membre de la famille peut pointer une interaction médicamenteuse ou un oubli dans le compte rendu, améliorant la vigilance collective.
  • Risque juridique réduit : La traçabilité des accès et des modifications protège les professionnels en cas de litige sur la transmission des informations.

À titre d’exemple, une étude menée par France Assos Santé en 2023 a montré que 62% des aidants ayant eu accès au DMP d'un proche estiment que cela a réduit leur stress et amélioré la fluidité des échanges avec l’établissement.

Mettre en œuvre l’accès famille au DMP : quelles étapes ?

La réussite d’une telle ouverture repose sur une organisation rigoureuse et un accompagnement adapté. Les retours de terrain convergent sur plusieurs points clés :

  1. Sensibilisation des résidents et familles
    • Organiser des réunions d’information ou des webinaires pour présenter le DMP, démystifier la notion de données sensibles et expliquer les droits de chacun.
    • Utiliser des supports clairs : tutoriels vidéo, fiches pratiques, exemples de DMP anonymisés.
  2. Mise à jour des procédures administratives
    • Assurer la signature des mandats/procurations et vérifier la conformité RGPD.
    • Enregistrer les personnes autorisées dans le SI de l’établissement et paramétrer les droits d’accès.
  3. Formation des équipes et assistance au démarrage
    • Former les secrétaires, les soignants et les intervenants sociaux à l’usage du DMP en mode « tiers ».
    • S’assurer qu’un référent DMP est identifié au sein de l’établissement.
  4. Pilotage et amélioration continue
    • Mettre à disposition un point de contact pour les demandes techniques ou les modifications d’accès.
    • Recueillir les retours d’expérience lors de commissions de résidents ou de familles pour ajuster les modalités.

Risques, points de vigilance et subtilités juridiques

Ouvrir l'accès au dossier médical ne va pas sans vigilance. La confidentialité des données personnelles santé reste un pilier non négociable : d’après la CNIL, plus de 30% des plaintes reçues en 2023 en santé portaient sur la transmission inappropriée d’informations à des tiers.

Voici quelques points principaux d’attention pour les établissements :

  • Définir précisément qui a accès, à quoi, et pour combien de temps.
  • Éviter les accès « généraux » par défaut : privilégier le principe du « strict nécessaire ».
  • Sensibiliser aux risques de partage d’identifiants ou d’accès non autorisés au sein de la famille elle-même.
  • Anticiper les litiges : prévoir une révocation simple des droits si le résident change d’avis, ou en cas de conflit familial.
  • Documenter l’information donnée et les choix du résident dans le dossier institutionnel pour prévenir tout contentieux ultérieur.

Quels retours du terrain et perspectives futures ?

Plusieurs EHPAD et résidences services pionniers ont partagé des bonnes pratiques. Par exemple, le groupe Korian constate une diminution de 25% des litiges liés à l’information médicale familiale depuis la généralisation d’un accès encadré au DMP (Korian Actualités). Dans un établissement breton, un sondage auprès des familles privées d’accès au DMP a révélé que 83% d’entre elles y voyaient un moyen d’être « moins anxieuses et plus impliquées ».

Mais au-delà de ces premiers succès, l’enjeu reste collectif : harmoniser les pratiques, améliorer le volet ergonomie pour que l’usage du DMP soit accessible à tous (notamment les moins familiarisés avec le numérique) et intégrer de nouveaux services, comme la messagerie médicale sécurisée inter-familles/professionnels ou l’intégration de questionnaires d’observation à distance.

Pour impulser l’avenir : quelques pistes pragmatiques

  • Encourager la co-construction : inviter familles et résidents à exprimer leurs attentes dès la création des procédures, éviter l’application d’un modèle unique.
  • Renforcer l’accompagnement humain : prévoir des référents numériques bénévoles (ex : jeunes volontaires en service civique) pour assister les familles éloignées du digital.
  • Assurer une communication transparente en cas d’incident : exemple : envoyer une notification à la famille et au résident si un accès suspect est détecté.
  • Former en continu les équipes et les aidants : simulations de consultation et de partage du DMP lors de journées portes ouvertes ou de comités de résidents.
  • Développer l’accessibilité multilingue et la lisibilité “grand public”.

L’accès des familles au dossier médical partagé ouvre la voie à une relation triangulaire renouvelée, plus égalitaire et transparente, entre professionnel, résident et aidant. Plus qu’un outil technique, c’est une opportunité pour repenser le partenariat de soin au bénéfice du bien-être des seniors et de la sérénité de tous.

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